L'eau glisse dans les pentes et cours le long du lit des rivières. Comme le vent l'eau sait murmurer un agréable gazouillis maternel. Leurs lentes plaintes donnent envie d'une chaleur de cheminée et la présence de bras accueillants. A l'abri l'esprit sent la sagesse du moment.
Mais furieuse l'eau sait aussi entonner des chants guerriers dans un vacarme digne d'un vent qui secoue les montagnes. En colère l'eau n'évoque plus que l'espérance d'avoir la force de survivre à son courant dévastateur. Sans scrupules sa vitesse emportant tout sur son passage déposera fracassées et noyées ses victimes. Le grondement des eaux n'est que celui du danger.
Si l'eau peut aussi conduire au réveil de cette tristesse accompagnant le souvenir d'évènements à jamais passés, le rêveur percevra aussi en permanence une menace. L'onde paisible ne réveille pas seulement la crainte de se noyer. Ce n'est pas sans raison qu'en suivant le bord même d'une simple flaque, naît parfois le besoin de se retourner.
L'eau tranquille menace plus l'esprit que les corps. En ces lieux ce n'est pas la matière qui risque d'être disloquée par une lame de fond. C'est l'âme qui risque d'être engluée dans un piège. De devoir admettre, avant un ultime sommeil, la défaite de la volonté chérie d'exister face à la réalité , inébranlable bloc ovoïde de granit.
Reflet et transparence, sans couleur l'eau se fait sombre ou très claire. Soumise à une légère brise l'eau revêt un habit d'écailles étincelant et finement ouvragé. Sous un ciel nuageux elle peut choisir un lourd costume de plomb fondu incroyablement lisse.
Outre ces jeux de lumières, sous le soleil l'eau renvoie l'image du ciel et du paysage. Elle sait aussi reproduire les secrets les plus obscurs avec l'orage menaçant ou la nuit s'installant. Sa limpidité révèle la teinte merveilleuse de pierres ternes à l'air libre. Elle sait aussi accentuer la noirceur des corps putréfiés en lente décomposition qu'elle abrite.
Toutes les réalités y sont accessibles sous une forme ondoyante. Le fond s'y estompe tandis que le dehors s'y dilue. L'eau préfère toujours la fuite.
Sa mémoire est toujours chancelante. Ce mensonge permanent ose énoncer tous les mystères. Sa vraie couleur se laisse voir quand elle se reflète elle-même, calme dans la pénombre d'un puits, tumultueuse dans des gorges profondes à l'abri de la lumière, trouble sous le ciel livide précédent un orage. Grise.
L'esprit attend craintivement que surgissent de ces flots sous forme de brumes des vérités dangereuses, destructrices. Des êtres qui n'auraient pas du nous visiter se lèvent. Devenus nets alors qu'ils auraient du rester flous.
Peuvent ainsi venir à nous de tendres et
aimants êtres disparus. L'eau
ne se moque même pas de son rôle de nombril
invoqué par notre orgueil. Elle compatit trop à notre sort si poussant
trop loin le jeu, nous devions vraiment rencontrer la matière de ces ombres.
L'esprit se trompe lui-même. Il a pourtant tous les éléments de la vérité. Seul le reflet de l'arbre et l'image du peuple d'ombres sont indécis. L'arbre risque de ne pas être le seul à avoir une réelle substance stable.
Sans se soucier de nos envies l'eau poursuit sa course. Au bout l'attendent les plus insondables abîmes pour que les karmas soient. Après, bien après seulement, elle aura de nouveau la joie de fuser dans l'atmosphère épicée de l'exhalaison de tortueux secrets volés aux profondeurs. Vains les efforts de ceux qui voudraient les annihiler.En attendant l'eau cache sa beauté dans le pli des ombres les plus froides du gris. Atroces souvenirs du vécu de mémoires émiettées. Sombres noirceurs funestes, ultimes couleurs du sang atrocement répandu, éclatantes clartés brûlantes, ultimes lueurs de sentiments odieusement mystifiés.