De sombres légendes
circulent sur la chapelle de St Ser. Quand un pan de la montagne s'est
détaché pour ensevelir les secrets jalousement
gardés mais inscrits dans la pierre cela n'a pas
étonné tout le monde. Parmi eux certains ont du y voir une main
vengeresse, d'autres ont sans doute poussé un soupir de
soulagement en sachant que des écrits sur la roche étaient
désormais poussières ou du moins ensevelis sous des tonnes
de roches. ou dans des caches encore plus innacessibles.
Ces terribles secrets dont
l'existence écrite fit frissonner des nuits entières des
êtres que l'on croît humains, sont attribués par la
légende locale au moine défroqué de St Ser. Faute
d'un récit retracant la vie de ce moine les
éléments qui suivent tentent d'y voir plus clairs mais,
il ne faut pas le cacher pour conserver le caractère
scientifique à notre analyse, ne sont que le regroupement
d'éléments disparates. S'y mèlent inscriptions sur
des rochers, discussions dans des bars, paroles murmurées par
des mourants et même interprétation de sombres
écrits ésotériques qui
brûlèrent
aussitôt lus. On ne peut même pas être sur que tous
ces éléments concernait le même homme.
"Il réunira tout en
Jésus Christ, tant ce qui est dans le Ciel que ce qui est sur la
Terre et en la Terre"
Paul Épître aux Ephésiens 1,10 ainsi qu'
Épître aux Colossiens 1,19,20
Ce moine dont la
ténébreuse réputation de luxure est parvenue
jusqu'à nous aurait été mêlé de
prés à diverses manifestations des forces du
Glandoudaï.
Selon certains écrits
ce moine se serait moins éloigné de ses
voeux par son gout de la chair que par un sentiment d'inutilité
de l'enseignement et des contraintes de la religion. Il semble qu'en
fait son idée était que l'église n'avait rien
à lui offrir quand à la connaissance du mystère.
Qu'il valait bien mieux entamer une recherche solitaire avec ses propres
définitions. Qu'il ne fut immédiatement foudroyé
laisse à penser que le Ciel est bien miséricordieux ou
alors, mais comment le croire, qu'Il lui donne raison. Sa fin sans doute
tragique pourrait faire pencher la raison vers une punition
retardée après une ultime mise à l'épreuve.
Pour les bigots cela ne fait aucun doute. Ils pensent Dieu à leur
image pensante et le Démon à leur image de
procréation. Sans équivoque leurs pensées sont
pures et leurs actes guidés par les démons. Ils ne sont
donc pas responsables et aiment à le répéter. Mais
peut être ce moine fut il en fait puni d'avoir vraiment
imaginé Dieu à son image.
Si on se limite à la
petite histoire notre moine du faire face à des tentations de
femmes mariées venues le voir pour apaiser leur esprit. Il avait
en ce domaine une très grande réputation. Se levant au
matin tourmentées par des pensées confuses et
désordonnées pouvant les conduire à de fatales
extrémités souvent ces dames s'endormaient tard le sourire
aux lèvres après l'avoir rencontré dans la
journée. Par une étrange alchimie de nature
secrète quand ces dames faisaient la connaissance de ce solide
moine aux épaules carrées les pensées les plus
suicidaires se transformaient en délicieux propos philosophiques
qu'elles partageaient avec lui dans des échanges
particulièrement brillants. Ceci doit être attribué
à la grande culture de notre moine et à sa
compréhension des textes sacrés les plus
hermétiques.
Son physique il le devait
essentiellement à sa position de moine profitant des largesses du
peuple lui permettant de satisfaire son goût
immodéré pour le parcours en tous sens de la Sainte
Victoire. Certains voyaient dans ses entrevues avec la gente féminine un manque de sérieux
théologique qu'il dissipait aisément grâce à
la profondeur de quelques citations. C'est l'un des intérêt
de la maîtrise. Une fois acquise les laborieux ne pourront plus
rien y faire n'ayant pas l'esprit pour la posséder, ils sont
forcés de se satisfaire de difficilement assimiler des bribes
glanées ici et là. Il en résulte pour les
maîtres une position assez avantageuse qui permet bien des
libertés.
C'est en ces lieux de vanité que les démons l'attendaient pour profiter de ses
faiblesses.
Invité par un
représentant de justice à un dîner il eut à
son arrivée une surprise. La dame du magistrat lui caressa avec
son pouce les doigts cachés par la main tandis qu'il lui faisait
cette marque raffinée de civilité contrôlée
qu'est le baise-main. Il n'en ignorait évidement pas la
signification, bien que n'étant pas prêtre il lui arrivait
de partager les confessions les plus intimes. Il avait toujours
jugé avec sévérité ces invitations
hypocrites à la concupiscence. Mais brutalement il était
directement concerné. Il bénit cette hypocrisie imaginant
avec effroi si une telle avance s'était faite de manière
plus ouverte. Il était évidemment déjà
perdu. Il ne s'était pas scandalisé de cette avance. Mais
ce n'était pas par sentiment de charité chrétienne
envers la dame.
Tout le repas il observa avec
discrétion la dame. Un bref moment ce regard se fit plus intense
et un Démon lui fit glisser dans la discussion que le lendemain
il consacrerait l'après midi à parcourir à partir
de 13h30 les crêtes de la Sainte Victoire à partir du
prieuré à la fois par acte de contrition et pour y trouver
des plantes médicinales pour les pauvres, pauvres qui sans le
savoir offrent ainsi moult alibis et confirment les saintes
écritures qui prédisent à l'homme charitable mille
fois le retour de ses oboles.
Bien entendu à partir
de 13h30 le lendemain le moine entama la rupture de ses voeux de
chasteté.
Sans trop s'étonner il constata ne pas trop en être contrit. Le sentiment était bien plus faible même que la honte qu'il éprouvait à se masturber son corps si celui-ci devenait trop exigeant.
Là le péché était partagé, la voie royale de l'enfer vraiment dégagée.
Son esprit, visiblement
possédé, ne rêvait plus que de retrouver les plus
intimes caresses. Même la flagellation de ce corps pour le forcer
à de plus nobles pensées ne provoca en lui que libidineux
frissons. Malgré la brûlure des coups il ne put
empêcher son esprit d'imaginer sa maîtresse tenant le
fouet. La respiration courte il dut déposer honteux le fouet.
Mais il savait bien que cette honte n'était qu'intellectuelle,
son corps ne la partageait pas, son état en témoignait.
Pour le repos de son âme ce moine n'aurait jamais du accepter de
recevoir des confessions le rendant expert en toutes ces
matières. Son corps avait su vite, trop vite, passer à
une pratique de débauche. Nul démon extérieur
n'avait eu besoin d'intervenir. Lui, et lui seulement, devait endosser
la responsabilité de ses actes. A lui de décider si
c'était mal ou si c'était bien. A lui aussi d'agir ou de
se retirer.
Les jours se succédèrent et accumulèrent aventures et un lourd passif dans ses confessions. A son sentiment critique de l'église s'ajoutait désormais l'impression de tromper d'autres moines qu'il respectait. Ne détestant plus sa vie il eut l'honnêteté de quitter sa congrégation. Mais n'était ce pas là aussi une preuve ultime de son orgueil de se juger lui-même comme sel affadi? A moins qu'il ait pensé ainsi être plus à même de resservir. Il aurait pu au moins éprouver une culpabilité religieuse d'être ainsi la source d'adultères.
Mais dans sa lecture des écritures son esprit avait toujours mis l'accent sur le pardon de la femme adultère. Il trouvait aussi que les hommes pointant les condamnations de l'adultère dans la bible oubliaient bien vite que même en se restreignant aux relations matrimoniales classiques la Bible note que quand Sarah a couché avec le pharaon ce dernier ne semble vraiment pas s'être plaint d'un manque de coopération. Pour éviter la répétition il semble que Dieu ait ensuite préféré rendre Abimélec momentanément impuissant quand il enleva Sarah. Dans cette histoire le moine avait toujours été étonné que tous semblaient outrés par l'adultère, et que tous semblent trouver normal qu'un frère envoie sa soeur enjoliver les nuits d'un autre moyennant finances. C'est toujours Abraham qui envoyait Sarah dans les bras des autres en disant qu'il était son frère et à chaque fois il en retirait de substanciels bénéfices matériels quand était dévoilé son statut d'époux. Lui seul semblait ne jamais être mis en accusation. Est ce qu'il était pardonné parce qu'il avait réellement le double statut de tendre époux et de chaste demi-frère de Sarah?. Le moine analysant dans sa tête cette histoire, comprit que lui-même se cherchait des excuses. Quand le choix lui appartient l'esprit va où il peut trouver des raisons. Mais il n'arrive même pas à se tromper lui-même. Les pavés de bonnes intentions ne sont là que pour les autres hommes particulièrement s'ils sont juges.
Comment expliquer cet éloignement de tous les saints préceptes de l'église? Était ce du à ces 'promenades' qu'il aimait tant?. Tout chrétien normalement constitué les aurait considérées comme autant de parcours de pénitence particulièrement sévères. Et n'aurait pas manqué de remarquer qu'il vallait mieux recevoir tous les saints sacrements avant d'aller oser parcourir certaines arêtes rocheuses sur lesquelles le moine se 'promenait'. Ne fallait t'il pas voir en cela les premières atteintes du malin? Avec qui donc discutait parfois le moine dans ces faces escarpées? Sagissait-il vraiment avec de créatures de Dieu? Certes sa besace au retour contenait des plantes rares en plaine aux vertus curatives indéniables, mais certains l'en avait vu aussi ôter de mystérieuses pierres noires, ainsi que des tablettes parcourues d'écritures impies.
Où donc
était t il passé quand, inquiet de son absence depuis deux
jours, 2 groupes lancés
à sa recherche, partis
de part et d'autre de la montagne ne rencontrèrent personne et
qu'au soir le moine descendit tranquillement, la mine reposée, de la montagne?. Quelle
étrange relation aimait t il entretenir avec les carriers de
Bibemus? Que partageait il avec ces êtres frustes? Pourquoi
allait t-il dans le trou du Garagaï quand la pluie
menaçait. Tous ceux qui avaient eu la malchance d'y être
surpris par le mauvais temps parlaient de vents glaciaux violents
accompagnés d'innommables bruits immondes glappis par des
êtres invisibles. Rapidement tous avaient préféré affronter
directement la pluie battante malgré le vent maléfique
désordonné qui les cinglait de fines gouttes de givre
parfois curieusement rouge sang. Plusieurs démons semblaient
vouloir souffler sur la montagne dans des directions différentes.
Par jeu entre eux? pour perdre les vrais croyants dans un labyrinthe
invisible?. Pour monstrueusement écarteler de malheureux
damnés dans leurs plus petits composants?
Voué à lui-même on aurait pu craindre le bûcher pour notre moine. Mais en dehors d'une tentation pour l'apocatastase et partageant en partie les vues d'Origène il avait une attitude trés conciliante par rapport à l'église et fut donc surtout considéré comme une brebis égarée par sa concupiscence. Sa connaissance des plantes lui valait aussi une réputation de guérisseur qui lui permit de vivre et continuer à parcourir les montagnes et les femmes mariées.
En ce domaine il semblait en effet uniquement attiré par les femmes mariées. Il ne s'agissait probablement pas là d'une auto flagellation pour son abandon de ses voeux d'abstinence. On peut aussi supposer que ce n'était pas non plus pour éviter les tracas d'une vie conjugale suivie. En fait cela rendit sa vie beaucoup plus complexe. Son ancien statut de moine avait l'avantage d'écarter tout soupçon et donc tout sentiment de jalousie. Ce n'était plus le cas. Il savait que certains hommes désormais lui en voulaient... beaucoup. Souvent il dut jetter des coups d'oeils en arriére et passait rarement deux nuits au même endroit. Il ne trouvait vraiment plus la sérénité qu'au sommet de la montagne et fréquemment il en fit son lit.
Mais la situation finit
par se calmer. Un mari d'une de ces conquêtes décéda
par épuisement éteignant involontairement la
volonté de vengeance des autres sinon leur rancoeur. Par on ne sait trop quelle grace, ou quelle
sagesse acquise, il se décida à vivre maritalement avec la
veuve responsable, selon certaines mauvaises langues, de l'erreintement
de son defunt mari. Si l'age avançant les passions ne
s'éteignent pas, leurs manifestations par contre se calment. Il
en arriva même à des échanges courtois avec certains
maris trompés dont il appréciait la discussion.
Dans ses parcours des collines écrasées par le soleil il n'eut sans doute pas pas la même sagesse. Il y eut d'autres témoignages de ses disparitions sur la Sainte. S'il n'était pas mis en cause par les plus hautes instances de l'église, en revanche les paysans contraints de fréquenter la Sainte Victoire se signaient en le voyant tout en baissant les yeux pour éviter son regard.
Un matin un épouvantable hurlement se fit entendre dans les
champs. Levant les yeux au ciel les paysans purent voir un corps
parcourir les effrayantes dalles qui marquent à droite la
longue arête joignant depuis le bas le sommet secondaire mais
vertigineux du Signal des Vêpres. Cette grande face ne voit son jet de 300
metres dans le vide uniquement interrompu que par le sentier des
cantilènes. Le corps ne sécrasa pas sur cette vire qui
permet au simple randonneur de joindre la crète dans une ambiance
aérienne sans difficultés mais non sans dangers. Il
semblait encore loin de la paroi. Il parcourut encore une centaine de
mètres. Malgré la distance un effrayant claquement suivi
d'un indécent bruit de succion se firent entendre sur tout le plateau du Cengle. Sans espoir de retrouver un être
vivant des hommes montèrent dans la montagne pour pouvoir fournir
une sainte sépulture à ce pauvre humain. Malgré les
recherches Ils ne trouvèrent aucun corps. Seuls gisaient
épars et dessiminés les habits que l'on reconnut
être ceux de l'ancien moine. Une éternelle damnation par suicide fut évoquée. Une vengeance d'un
mari jaloux aussi. Mais la trajectoire de la chute semblait impliquer une
gigantesque force ayant donné un monstrueux élan au corps
ainsi propulsé au loin.
Et ce corps n'était plus
nulle part. Il fallut bien abandonner toute tentative d'explications.
Seules resteraient les discussions des veillées. Pour
accroître le mystère quelques jours aprés des
personnes cachées par d'épais manteaux noirs et des
masques vinrent de nuit briser en miettes des pierres ramenées
par le moine et des écrits furent volés tant à sa
maison qu'au prieuré de Saint Ser. Qui étaient ces voleurs
cultivés? Quelle valeur avaient ces parchemins et ces tablettes?
Nul ne le sait. Aucun oeil humain ne les a revu.
Alors qu'en cet endroit l'arête de la Sainte Victoire est large, presque plate, en tous cas bien moins effilée, le sentier qui la parcourt s'éloigne désormais nettement du bord de la falaise. Seuls de téméraires base jumpers s'en approchent pour répéter de nos jours le saut du moine. Outre leur vie certains d'entre eux savent que c'est aussi leur âme qu'ils parient au jeu de la recherche de soi-même.