Pierre
qui roule n'amasse pas mousse
J'ai mis beaucoup de temps à comprendre la signification de cette maxime : «La constance apporte biens, maturité et expérience». Jusqu'à un âge assez avancé je l'interprétais comme : «l’expérimentation de nouvelles possibilités évite de se rouiller» .

Ce
fut pour moi un grand choc
émotionnel. Ainsi le
monde de la fonction publique s'avérait en fait d'une grande
sagesse et d'un dynamisme relativiste particulièrement
remarquable. Elle fait en effet preuve d'une grande constance,
dite de Planque, dans sa nature relativiste quantique. Cette
nature se traduit par une étrange ubiquité
: personne
ne
se trouve à l'endroit où il devrait
être. De plus
personne n'est concerné par la vitesse de son travail.
Tous étant de pures lumières,
cette vitesse se doit d'être
considérée, elle aussi, comme
constante indépendamment de tout
référentiel. Nul doute qu'une mousse bien fournie sera la
récompense d'une telle stabilité.
Malgré cette découverte, et pour revenir à la maxime, n'étant pas trop admiratif de la mousse, je continue à privélégier mon interprétation initiale. La force des habitudes sans doute. Mais j'aime bien l'idée qu'elle ait deux sens opposés comme le dessin de Hill "Ma belle mère / Ma jeune femme".
Le texte qui suit est la copie d'une traduction d'un parchemin trouvé à la chapelle de Saint Ser après l'avalanche qui l'a balayée. Plaisanterie douteuse?. En tous cas cet écrit était en partie enseveli sous des pierres qui avaient un côté trés moussu et un côté entièrement lisse. L'original a mystérieusement disparu lors d'un cambriolage nocturne chez la personne en possession de ce papier. Seul cet objet a été dérobé lors de ce méfait. Est-ce seulement à cause de la beauté calligraphique du texte que le voleur a jugé qu'il en avait assez avec ce document?
Sur un fond bleu pâle avec des dégradés dessinant imperceptiblement des nuages, ce texte assez curieux mêle deux récits à priori indépendants. L'un était écrit en noir de droite à gauche, comme c'est naturel pour la langue, mais le texte était écrit en montant. Le second texte de couleur rouge était lui écrit à l'envers. Les lettres elles-mêmes étaient inversées comme dans un miroir tandis que le texte déroulait son récit de gauche à droite et de haut en bas. Seule l’âme tourmentée d’une créature diabolique pourrait y voir une explication et un sens. Pire même, une causalité. Sans nul doute une clef de lecture. De plus la notion de temps passé, futur, présent n'est pas trés nette dans le texte. Le traducteur s'est efforcé d'avoir une logique humaine temporelle. Mais ainsi, il a aussi en partie endossé la sombre tunique d'un traditore. Espérons que c'est uniquement au profit de la logique du texte. Mais comment pourrait-il en être le dépositaire?. L'Effrayante prière qui achève le récit était sur une page isolée de couleur noire et incrustée en caractères blancs dans un carré magique de 12 cases. Sa traduction, moins sûre, est basée à la fois sur l'interprétation de caractères symboliques et de mots écrits en entiers. Nul ne sait si elle faisait vraiment partie de l'ensemble. Mais son contenu pose la question de savoir qui est l'auteur de ce document.
Couvert en permanence par plusieurs mètres de neige moins d'une décennie auparavant
le dernier
glaçon se
liquéfia sous l'action du soleil.
Épuisé par la canicule l'ancien
névé
permanent délivra son ultime goutte d'eau.
Me débrouillant seul je devais
réaliser une possession pour marquer la
fin de mes études. Dans un café je cherchais
désespérément quelle pourrait
être
ma victime. Proche de ma table une femme était
attablée avec des gens avec
lesquels j'avais eu un différent. Un regard vers moi
rapidement détourné vers
ses compagnons, elle m'anéantit en me gratifiant d'un rire
qui s'adressait à
moi. Son but était que je me sente petit et surtout de mieux
maîtriser ses
partenaires en se mettant activement de leur côté.
J'évitais d'éclater de rire
face à ce coup de chance inattendu. Savourant par avance son
émotion je lui
adressais un regard accompagné d'une mimique indiquant
clairement que mon
esprit s'était brièvement, très
brièvement intéressé au sien n'y
trouvant qu'un
vide sidéral total. Alors que moi j'étais et
qu'elle n'y pouvait rien. J'espérais
mentir suffisamment bien pour cacher mon intention de me consacrer
à elle. Théoriquement
elle devrait me poursuivre m'évitant d'avoir à
lui courir après.
La goutte d'eau se mit à
serpenter dans
la pente. Elle finit par heurter un
grain de terres sèche. Mais au lieu d'absorber l'humidité, ce grain s'envola dans un
minuscule éclat de fines poussières. Seule une
caméra accélérée
aurait pu montrer la beauté de ce jaillissement microscopique.
Cette femme avait un visage rectangulaire
marqué d'un sourire rond. Sa lèvre
supérieure se dressait en son milieu découvrant
les dents du haut tandis que la
lèvre basse opérait à l'inverse pour
découvrir les dents du bas. Pas le moindre
plissement des coins des lèvres en direction des oreilles.
Un rond parfait.
Sans les dents apparentes cela aurait paru un étonnement
ébahi.
Cette terre
était le dernier ciment consolidant un éclat de
quartz. Coincé
entre une grosse pierre et le sol cet éclat se fendit ne
pouvant plus soutenir
seul le poids de la pierre. Perdant son précaire mais stable
équilibre la pierre au-dessus
eut un imperceptible mouvement vers sur une zone d'un instable
tremblement.
Mais là sans nul doute,
c'était un sourire. Ou plus exactement la volonté
de
montrer maladroitement un sourire. Evidemment ce n'était pas
si maladroit que
cela. De fait tout un processus d'adaptation aux conditions
environnantes. Sans
doute le résultat d'un conflit avec son père
à cause de son homosexualité. Mais
sa vie ne m'intéressait pas, seule son envie
d'écraser les autres
pouvait être
exploitable donc être mon terrain de jeu.
Deux forces voulaient la contraindre
à obéir. Le vent semblait vouloir la faire
basculer vers la paroi pour qu'elle s'y couche et trouve une nouvelle
position
de repos. La gravité voulait la précipiter dans
le vide.
Ce sourire si laborieusement
élaboré traduisait une âme avide de
reconnaissance. Reconnaissance dans sa
supériorité naturelle de son être et
non
pas simplement de la dignité de son existence. Ignorer ce
sourire permettait de
voir la haine illuminer ce visage "souriant". Maîtresse
d'elle-même
et par habitude cette illumination ne se traduisait que par une
légère diminution
du diamètre de son rond. Merci au grand maître
Sabbahnibal d'avoir su me
montrer la véritable intensité de ces
émotions dissimulées.
Le vent faiblit alors que la
gravité resta semblable à elle-même.
Lentement
mais avec une accélération croissante la pierre
entama sa chute. Cela aurait pu
ressembler à la figure contrôlée d'un
cascadeur mais
son mouvement et toutes les
forces agissant sur elle la guidait vers le vide. Elle n'avait pas le
choix.
Son seul point de réception ne pouvait plus être
qu'une vire située 200 mètres
en dessous. Précisément sur un rocher
où un homme gravissant la montagne s'était
assis 5 minutes auparavant pour prendre un peu de repos.
Son attitude avait évidemment des raisons réelles sur lesquelles elle n’avait aucun pouvoir. Seule son appréhension, mot couvrant bien sa perception de la situation, et l'adaptation qu'elle en avait fait lui était en partie personnelle. Bien souvent les autres devaient faire face à des problèmes bien plus graves. Mais face à ses plaintes elle constata que tous n'étaient pas insensibles. Progressivement elle améliora son rôle et comprit que la répétition était l'une des clefs de la conviction. Elle finit par se considérer comme une sommité intellectuelle élue. Elle trouvait injuste que la seule description de ses malheurs ne suffise pas à transformer en esclaves tous ceux qui l'écoutaient.
Glissant de son lieu de repos la pierre entreprit lentement son voyage. En à peine deux tours ne dérangeant à peine que les cailloux de la piste de décollage elle pris son envol plongeant dans les airs. Tapie au fond d'elle-même l'âme damnée qu'elle gardait prisonnière savait que cela serait probablement son ultime voyage avant des millénaires. Mais elle n'en éprouvait aucune joie. Elle savait aussi que le prix pouvait en être un éclatement en milliers de morceaux qui l'approcherait de sa destruction finale sous forme de millions de grains de sable.
Sous l'image souriante son seul contact avec les autres fut celui d'un profond mépris couvert sous la façade d'un généreux humanisme. Forcément basée sur le mensonge et la lâcheté elle la présentait comme une certaine vérité et la prudence d'une victime. Pour la plupart cela n'était qu'un bruit de fond d'assez peu d'intérêt. Ses meilleurs disciples étaient les plus infantiles revètissant une tenue de Zorro pour voler au secours de la veuve éplorée. Pour les rares se posant des questions elle adoptait une prudente attitude d'humilité. Cette démonstration de sagesse empreinte de modestie suffisait à les désintéresser du problème.
Cette disparition de sa propre masse bien qu'en partie souhaitée était redoutée par la pierre. Sa conscience de l'extérieur se confondait avec son sentiment d'appartenance momentanée au tout. Sans la moindre capacité d'agir de quelque manière que soit. Une effrayante prison mais dans laquelle elle vivait à défaut de partager. Sa seule pensée n'était plus qu'une désespérante admiration punitive du monde. Elle se savait condamnée.
Certains, forcément des déchets dangereux et haineux, soulignaient son incompétence ou même doutaient de la nécessité de participer au confort du gros bébé malheureux. Mettant ainsi en cause son équilibre il lui fallait les éliminer. Elle basait son action sur ses propres priorités imaginant que tous devaient avoir la même mécanique de fonctionnement. Inlassablement par derrière, elle dénigrait leurs problèmes insignifiants à ses yeux face à la tragédie quotidienne de son épique destin. Les réactions moutonières des gens, choix de la sente la moins fatigante, permettait d'éviter toute confrontation des points de vue. Elle était elle-même étonnée du comportement stupide de tous ces gens qui ne cherchaient même pas à avoir un autre son de cloche. D'eux-mêmes ils allaient s'enfermer dans son enclos. Ceux qui ne savent pas ce qu'ils font doivent, à défaut de punition, subir les conséquences de leur absurde soumission aux maîtres qu’ils ont choisis.
Une seconde avant que la pierre
vint heurter
la vire, l'homme eut envie de voir sous un autre angle la
vallée glaciaire qui
s'étalait sous ses pieds. Il se leva et alla voir
à deux mètres de son siège.
Il entendit un vombrissement d'un gros insecte dans les airs.
Habitué il dressa
la tête pour voir où allait cette pierre. Avec un
peu de chances il admirerait
une avalanche de rochers qui dans un inquiétant vacarme
irait se diluer dans
les pentes. Il eut un sentiment d'appréhension en la voyant
venir à lui. Les
avalanches de pierres ne sont esthétiques que vue de profil
ou d'au-dessus.
Tout comme le feu d'artifice d'un bombardement aérien. Elle
était déjà là.
Ayant totalement
intégrée son rôle elle se sentait
sereine mais devait se
limiter à l'univers confiné qu'elle avait
bâti.
Elle en retirait un sentiment
d'ennui général. Mais toutes ses tentatives
d'essayer de faire des nouveautés
loin de son théâtre aboutissaient à un
échec. Elle en rendait responsables les
autres incapables de voir ses qualités pourtant si
manifestes. Elle se cachait que son
esprit
refusait de refaire l'effort de
recréer la scène face au risque
d'échouer. Il préférait répéter
inlassablement la pièce imposée
à ses connaissances dans son cadre monotone mais sûr et
familier.
Tout au plus
admettait-il de nouveaux personnages entrant dans la
comédie. Elle refusait de
voir que sa vie se résumait à cette cage
forgée par elle-même. Je n'éprouvais,
malgré tout, aucune envie de
mansuétude à son égard.
Elle partageait comme tous un destin humain, un comportement
aliéné à sa culture. Comportement aussi
basiquement vital et défini que l'alimentation.
L'homme est élément d'un
groupe dont l'effet miroir le renforce. Pour moi seul son
sentiment de haine avait de l'intérêt. Je devrai
le développer en
menaçant le sentiment de sécurité
de son esprit.
Toute proche et malgré la vitesse atteinte l'homme pu voir que le pierre était un pavé irrégulier d'une vingtaine de centimètres. Sa couleur assez noire était parcourue de traînées orangées. Il put même voir scintiller une veine de quartz sur sa surface. Un sombre boulet naturel tiré par le canon de la gravité. Son esprit semblait avoir dilaté le temps pour qu'il puisse admirer en détail ce meurtrier objet. Peut être pour que son corps puisse avoir le temps de réagir en se jetant sur le côté.
Certains humains cyniques
avaient compris ces
rouages et s'en étaient servis pour canaliser ses actions en faisant
simplement preuve d'une compassion admirative. J'aurai pu aussi me couvrir de la
peau d'un
fidèle second. Mais en jouant ce jeu j'aurais pris le risque
de la tempérer ne
pouvant m'empêcher de lui montrer la relativité.
De plus ses actions auraient été
trop guidées et lui auraient enlevé une part de
responsabilité. Je préférai
prendre le risque de me démasquer en jouant le
rôle d'un opposant. Mais elle ne
pouvait me percevoir que comme son adversaire pas son bourreau. Ignorant
tout de
ma véritable nature comment m'aurait-elle imaginé
spécialiste de l'aïkido
mental la conduisant là où elle avait parfois envie d'aller?.
Son esprit allait désormais
doucement mais implacablement s'orienter selon la boussole de sa propre haine. Non verbales, mes
incitations
seraient si tenues qu'elle se croirait entraînée
par son inspiration. Ce qui
d'ailleurs n'était pas entièrement faux. Sa
responsabilité devait être totale. Je
devais être le tentateur, pas
le dirigeant, pas même le conseiller.
Techniques d'arène plus que de dojo. Je devais la piloter vers
la connaissance d'elle-même non pour son propre
accomplissement mais pour la
conscience de sa condamnation. Le plus tard possible. Si elle avait pu
deviner
que restreinte à cet espace temps elle allait devenir mon
esclave éternelle après
sa "mort" elle aurait sans doute prié pour être
sauvée de cette
mortelle corrida. Mais sa compréhension viendrait trop tard.
Elle rebondit juste à
l'endroit où il était assis quelques instants
plus tôt et
alla se perdre dans l'immensité vertigineuse. Intacte elle
ne s'était pas écrasée
mais avait été déviée. Sa
prochaine étape serait de s'amortir dans le ravin
neigeux.
Confondue par la mécanique de son propre comportement elle ignorait que seuls ses sentiments bénévoles d'amour ou de haine étaient sa propriété. Mais ces rares choix volontaires et gratuits guident toute existence et leurs conséquences vont au-delà du temps et de la matière. Athée, elle a cherché le paradis dans l'assentiment des autres. Mais ils n'existaient à ses yeux qu'à travers leur soumission. Ne pouvant vraiment s'en satisfaire elle a jugé sa réalisation à l'aune de ses inutiles possessions. Mais la satisfaction obtenue par l'acquisition d'un nouvel objet était aussi brève que celle obtenue par l'adhésion d'un nouveau disciple. L'unique résultat tangible était la consolidation de son propre enfer d'ennui.
Tranquillement
l'homme alla s'asseoir sur ce siège encore
plus confortable. Il
savait que c'était déjà une histoire
du
passé. Elle s'était bien terminée pour
lui.
Comme toutes les histoires de montagne que l'on aime se
remémorer. Tout allait
bien. Il pouvait continuer à contempler. Il n'attribuait pas au
hasard son envie de se lever. Il ne l'attribuait pas non plus à
une protection personnelle.
A ma grande satisfaction elle finit par penser que pour diminuer son sentiment de lassitude elle pouvait guider les actions des autres. Elle accepterait uniquement les esclaves admiratifs du monde harmonieux qu’elle définissait et que désormais ils construiraient. Me servant de son ennui comme moteur de sa motivation je la conduirai dans le seul endroit où son esprit acceptera de changer sa routine en croyant s'y consolider. Dans son propre enfer, mais en y impliquant mortellement les autres comme martyrs ou comme coupables. Croyant s’affermir elle basculera dans l’ultime négation. A la fin, invisible, je serai à ses côtés me délectant de ses sentiments et lui ouvrirai grands les yeux. Imbue d'elle-même elle n'aura d'abord aucun remord, simplement quelques regrets de ne pas avoir mieux fait. Puis elle comprendra. Alors je m'introduirai en elle avant même sa mort terrestre et commencerai à la tourmenter.
L'âme
de la
pierre remercia pour l'écho obtenu à son
silencieux hurlement d'angoisse. Elle
ressentit même un espoir. Ce n'était peut
être pas sans raison qu'elle avait été
placée sur le flanc d'une montagne d’une
planète habitée par des drageons, et non pas au fond
d'un océan sur une planète morte.Cette
possession
que je vais réaliser je la dois à l'enseignement
de mes maîtres. La
satisfaction obtenue est une extraordinaire gratification aux efforts
demandés. Il est grisant de faire se mouvoir un taureau,
craintif mais sanguinaire,
en manipulant un
simple foulard. Je les remercie avec reconnaissance de ces
émotions. J'ignore
encore si les conditions me permettront dans la réalisation
d'en faire une Jeronimus Cornelius. Peut-être devrais-je me
contenter d'une concierge délatrice, mais je suis optimiste. De
toutes
manières ceci n'est
qu'un détail esthétique sanglant de la passe finale. Du
moins pour le taureau.