L'escaladeur fantome
Les vieux escaladeurs qui parcourent sans relache la verticalité
des murs de la Sainte Victoire parlent parfois de l'ombre d'un
mystérieux escaladeur qui hanterait ces dernières
années les lieux. Leur voix n'est pas troublée par la peur
quand ils évoquent cette ame sans doute damnée. Ils
ont bien trop l'habitude de mettre leur corps dans des positions que les
autres hommes jugeraient insensées. Et si dans ces positions
limites ils éprouvent parfois une angoisse ils ralent parce
qu'une régression supplémentaire a fragilisé leur
corps rendant moins sûrs leurs mouvements. Mais en
réalité ils remercient la Providence de leur permettre
d'éprouver encore ces émotions. Ils savent qu'en
comparaison d'autres leur rale est celui de gens favorisés.
Celà ne les empeche pas de raler quand ils ont une
hésitation dans un pas de 6. Certains même continuent de
parcourir la haute montagne. Je jalouse la mort de cet homme de 90 ans
qui il y a quelques années fut victime d'une crise cardiaque
aprés avoir fait le Mont Blanc. Ses petits enfants
n'éprouvent peut être pas mon sentiment admiratif mais son
envie était probablement identique à la mienne et il a su
mettre sa chair même affaiblie par les années au service
de sa passion. La vie ne saurait se réduire à une
réunion permanente de famille autour d'une table pas plus pour
les enfants que pour les parents. Il est même possible que le
droit du fantôme de continuer à arpenter les raideurs de la
sainte fasse moins partie de son expiation que d'une exceptionelle
mesure de permission.
Un escaladeur belge s'était pris de passion pour la sainte et
avait décidé de vivre deux années à Aix
pour explorer à fond le massif Rapidement son audace et sa
maîtrise succitèrent l'admiration et ce d'autant plus qu'il
restait discret. La distance entre les pitons de la sainte
n'était pas pour lui l'occasion d'invoquer la
responsabilité d'équipeurs inconscients. Il savourait le
jeu entre la maîtrise et la chute. Beaucoup de voies sont ainsi
équipées à la Sainte Victoire. Elles exigent de
maîtriser le niveau, ce ne sont pas des voies d'essais. Un simple
regard de la voie ou la lecture du topo permettent de juger de la nature
du parcours. Il est évident qu'une longueur de 35 mètres
contenant 4 points n'offrira pas un point de sécurité tous
les mètres surtout, trés logiquement, au delà du
second point. Les spits dans ces voies servent non pas à
sécuriser un désir de progression technique mais une joie
totale de grimper. Ces voies peuvent être vues comme de superbes
randonnées... difficiles. Elles arrivent ainsi à rejoindre
l'éclatante luminosité des voies de montagne. Que l'esprit
rame ou se fasse plaisir leur parcours s'ancre définitivement
dans la mémoire. Si vous ne vous sentez pas une ame de
randonneur vous trouverez souvent à coté de ces sentiers
des voies plus 'classiquement' équipées. Elles vous
permettront de vous familiariser en confiance avec les
adhérences de la sainte et progressivement peut-être
lorgnerez-vous vers les autres.
Ayant rapidement réalisé toutes les voies dures de la
sainte le belge se renseigna sur un étonnant objectif. Franchir
la cascade de glace qui parfois se répend dans le puit du
diable. Les conditions climatiques nécessaires à la
constitution de cette cascade sont pour le moins exceptionnelles.

Certes le froid
hivernal aixois arrive presque toutes les années à couvrir
la sainte d'un blanc digne d'un publicitaire de lessive heurté
par le gris habituel de la sainte. C'est là l'occasion de
profiter d'un parcours des sentiers de la face sud dans une ambiance qui
incite à jouer avec les boules de neige pour de courtes batailles
dont la rareté épice particulièrement le plaisir.
Saveur d'autant plus rehaussée que ce froid ne faisant pas partie
de certaines conventions collectives de travail cela évite en
plus de rencontrer certains facheux qui en profitent pour rester
calfeutrés chez eux.
Quand exceptionnellement il parvient à être encore plus
rude l'hiver arrive à créer de superbes, mais si
éphémères, édifices de glace projettant pour
l'esprit quelques heures la sainte dans des lattitudes polaires.
Mais la glace translucide créée lors de ces occasions
donne peu confiance
et les marches
d'approche sont longues en regard à la durée de vie de
ces orgues de glace. Les glaciéristes du Sud-Est savent
trés bien qu'il vaut mieux prendre au matin l'autoroute pour
rejoindre le fond des vallées de la Vallouise. La
probabilité d'y trouver autre chose qu'une paroi ruisselante est
nettement meilleure et la pratique bien moins dangereuse. Pour que
cette glace envahisse la goulotte du puit du diable les conditions
doivent être encore plus sévères.
Complètement orientée au sud le puit du diable ne donne
que rarement le spectacle d'une paroi vitrifiée par le gel et est
encore moins souvent garnie d'une couche suffisemment épaisse
pour oser y planter crampons et piolets. Dans le trou du garagaï
le vent glacial qui circule permet bien plus souvent d'y trouver de
meilleures conditions glaciaires mais sur le plan technique la faible
pente ne permet d'y voir autre chose qu'un amusant tobogan.
Mais le projet de cet escaladeur inquiétait les habitués
qui s'étaient liés d'amitié avec lui pour d'autres
raisons que techniques. Tout le monde le savait maître de ses
gestes, personne ne doutait qu'il n'irait surement pas mettre ses jours
en danger pour simplement le plaisir de la réalisation de ses
envies. Il avait le mental nécessaire pour remettre à
beaucoup plus tard un projet qu'il jugerait personellement
irréalisable ou trop dangereux à cause des conditions.
Par contre s'affronter au puit du diable ne pouvait qu'inciter certains
à penser au Glandoudaï. Aussi lui
déconseillaient-ils le parcours du trou au profit d'un objectif
moins maléfique. La recherche d'un objectif alternatif digne de
son talent fut un sujet de discussion animé au pied des parois.
Certains pensèrent à la boule. Immédiatement une
levée de boucliers se leva devant la possibilité d'un
mauvais coup de piolet créant une prise dénaturant
définitivement le 8a des deuzaig. La couille lisse de l'aixois ne
serait plus la coulisse de l'exploit, ce qui objectivement pouvait
vexer tous les machos d'Aix. D'autres suggérèrent le toit
du trou du Garagaï. Mais l'idée qu'un bloc de quelques
kilogs aille se fracasser à coté d'un éco-garde
passant avec difficulté par là, si elle ne manquait pas
d'avoir un coté hillarant, risquait d'avoir des
conséquences pire que la multiplication des panneaux
d'interdiction et d'avertissements. La création en cet endroit
d'un escalier mécanique muni de rembardes et couvert d'un toit
évitant à chacun toute chute de pierre était assez
cauchemardesque. Ce cauchemard risque de prendre un jour forme si l'on
en juge par la multiplication en montagne du bétonage de portions
de sentiers face au moindre rocher effleurant le sol. Et ceci
dés qu'il n'est pas possible de créer une déviation
ni de faire sauter à la dynamite l'incontournable obstacle
pourtant franchi par des milliers de personnes qui seraient sans doute
surprises d'apprendre qu'elles avaient réalisé un
dangereux exploit alpin. Visiblement certains décideurs
sont bien décidés à transformer la montagne en un
délicieux jardin public avec tout l'équipement
nécessaire pour faire oublier la vraie pollution des villes.
D'autres cherchèrent à modifier la nature du challenge en
proposant d'affronter des caprices météorologiques plus
fréquents comme la pluie méditéranéenne
inaugurant ainsi une nouvelle forme de grimpe. Eut ainsi beaucoup de
succés la proposition de parcourir des voies classiques
sous une pluie battante avec des palmes aux pieds.
Immédiatement s'engagea une discussion passionée sur
l'éthique d'une telle pratique. Les palmes pouvaient-elles
être résinnées? Avait-on le droit de faire les
adhérences sur sol sec? N'était ce pas en ce cas de
l'escalade artificielle?. Tout le monde était d'accord sur
l'exclusion des surplombs de la nouvelle pratique. Si c'était
vraiment lors d'un gros orage méditérannéen que la
voie était parcourue fallait-il considérer l'exploit comme
faisant partie du domaine alpin ou du cannyoning? En cas de redescente
précipitée vers le bas pouvait-on éventuellement
prendre en compte la vitesse atteinte pour homologuer un record de
natation avec palmes? Uniquement si c'est la tête la
première arguèrent certains puristes. D'autres voulaient
à l'inverse que seules soient honorées les descentes
pieds en premier permettant à l'escanaute par un battement
trés rapide de ses palmes de ralentir le final de son
arrivée au sol. Cela donnerait ainsi les moyens de juger de la
qualité de l'arrêt sur les critères
déjà bien établis des gymnastes.
L'escaladeur trancha en affirmant qu'aprés avoir
réalisé la goulotte verglacée du puit du diable il
s'attaquerait à Lévitation palmes.aux pieds lors d'un gros
orage.
Un jour d'hiver la neige se deversa sur la sainte toute une
matinée. L'aprés midi un soleil radieux commença a
faire ruisseller toutes les parois. Le soir un vent violent accompagna
une chute des températures. Au petit matin la face Sud offrait un
mur lumineux verglacée. Déjà l'escaladeur
était parti rejoindre la base du puit du diable. Pour
s'échauffer il passa de nuit le diedre cheminée au dessus
du refuge Cezane. Ce raccourci dont toutes ses aspérités
étaient obstruées par une glace vitreuse fut sans
doute une bonne mise en jambe malgré sa faible raideur. A partir
du pas de la savonette il fut contraint de garder ses crampons aux
pieds. C'était vraiment la seule possibilité de rester
debout même quand la terre affleurait la roche sur la grande vire
rejoignant la base du puit du diable. Avec les premières lueurs
de l'aube il attaqua le puit du diable.
Selon quelques témoins intrigués par cette
activité si matinale et qui observaient à la jumelle sa
progression, il sortit assez rapidement par le trou atteignant la
margelle naturelle du puit. Le parcours ne sembla donc pas lui opposer
une résistance trop farouche ou peut être l'état de
la glace l'incita à accellerer son rythme. Nul ne sait. Alors
qu'il se dressait au dessus du trou un effroyable cri rauque
mélange d'un croassement de corbeau et du bruyant piaillement de
pie résonna à travers toute la falaise. Une avalanche fut
déclanchée par la rupture de la corniche
créée par le vent sur la crête. Elle suivit une
trajectoire étrange et emporta dans le puit l'escaladeur. Elle
continua sa folle course jusqu'à proximité de la route
laissant derrière elle une paroi sèche sans le moindre
trace de glace. Comment cette avalanche a-t-elle suivi le pilier au lieu
de se précipiter dans les ravins? Personne ne saura jamais
fournir une réponse. Pas plus qu'à l'absence de tout corps
malgré d'attentives recherches desespérées.
Certains évoquèrent une ouverture au pied du puit du
diable dissimulée par un amoncellement de cailloux donnant
accés à un gigantesque réseau souterrain.
Jamais l'escaladeur ne pourra faire Lévitation en palmes. La
montagne sait beaucoup donner mais parfois elle prend tout. Seuls les
survivants ont le droit de la parcourir entendant au fond
d'eux-mêmes l'effrayant silence dont elle entoure ses victimes.
Maitresse sublime elle est un raccourci dense de la vie.
Pourtant depuis le parcours de Lévitation donne lieu à
d'étranges histoires. Nombreux sont les escaladeurs affirmant
qu'aprés la partie verticale de la voie ils ne trouvent aucun des
2 spits qui équipent la voie dans la traversée ascendante
qui permet de rejoindre le relais. Voici le récit de l'un d'entre
eux:
...
Aprés avoir attaqué la voie j'arrive à ce qui me
semble être le dernier point de la partie verticale de
Lévitation. Logiquement il faudrait partir à droite. Comme
d'habitude je sors l'indispensable paire de jumelles
préconisée par le topo pour vérifier où j'en
suis. Visiblement il n'y a plus rien au dessus tandis qu'à droite
semble luire un peu plus haut un relais mais je ne vois pas les deux
spits permettant d'assurer ce passage qui semble assez peu
évident. Je me dis qu'ils doivent être cachés par
des petits reliefs de rocher quoique tout ait l'air vraiment lisse.
Observant les vieilles traces je m'engage. Un mouvement vers le
haut avec décalage à droite. Une paroi lisse invite assez
peu à continuer mais les traces de gomme témoins de
glissades involontaires à cet endroit confirment que la voie
passe bien par ici. Toujours pas le moindre reflet de spits en vue. Je
me lance dans la dalle mais aprés quelques pas pendant lesquels
je félicite mentalement les fabriquants de chaussons pour leur
maitrise de l'adhérence, je suis bien obligé de constater
qu'il n'y a toujours rien. Pourtant c'est bien là. Dans le
lointain je vois désormais le relais. Aux traces de pieds se
rajoutent des balises faites par des traces de mains. Striant sur
à peu prés un mètre la paroi elles sont un curieux
mélange de magnésie, de sang et de débris d'ongles.
A l'aide de ce double jeu de marques il est assez aisé de
parcourir quelques mètres supplémentaires sans trop se
poser de questions de placements. Assez curieusement me traverse
l'esprit l'idée que le ping pong est une activité pleine
de charmes faisant appel à de multiples qualités tant de
coordination que de forme physique. Le fonctionement de l'esprit humain
est assez étrange. Toujours pas de spit. Un peu nerveusement je
regarde derrière moi. Le dernier spit marquant la fin de la
partie verticale est pratiquement indiscernable. Seule est
à peu prés visible la sangle de la dégaine. La
corde, que je n'ai pas oubliée de mousquetoner, par contre parait
bien mince. Un coup d'oeil vers le bas permet de distinguer l'assureur.
Il a l'air d'assurer. J'avance donc encore. Je vois désormais le
relais. Pas possible qu'il y ait 2 points d'assurance pour l'atteindre.
Il est bien trop proche. J'ai du sauter un spit. Le problème
c'est que je ne vois toujours pas l'autre. Je regarde attentivement la
paroi des fois qu'il soit juste sous mon nez. Nada!. En arrière
rien non plus. La corde pendue rectiligne dans la partie verticale doit
être à peine visible même avec les jumelles. Dans le
bas l'assureur regarde ses pieds, un torticolis sans doute. La gorge
sèche j'évite de lui hurler de s'occupper de moi,
ça risque de me déséquilibrer. Est ce que je
n'aurais pas plutôt du venir avec quelqu'un de plus costaud?. Et
puis il y a au moins 50 centimètres de mou devant son huit... Et
en plus il ajoute du mou. La corde traine désormais sur le sol
devant lui. Est-il vraiment digne de confiance? Est ce qu'il n'a pas
tendance à être un peu lent? Son assurance dynamique ne
l'est-elle pas trop?. Et la dernière discussion? Est ce que ce
n'était pas plutôt une dispute? Je sens que mes bras
commence à dauber. Je ne suis pourtant vraiment pas dans un
surplomb mais je crispe sévère. Pratiquement au taquet je
préfère tenter au moins de sortir de cette situation. De
toute manière la chute ne sera guère plus longue et il
est totalement exclu que je puisse parvenir à revenir au dernier
point sans faire un superbe plomb. Je m'engage, verbe d'une richesse
propre à la langue française, sur les derniers
mètres. J'atteins le relais.
Lévitation à la sainte victoire?: un petit 6c un peu
surcoté dans une dalle même pas tout à fait
verticale. Ca mérite d'être fait...une fois. Quand
même déconseillée aux cardiaques si un
facécieux fantome décide de cacher les deux spits finaux.
...
Esotérisme
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