Les visages de pierre de Bibemus
Le plateau de Bibémus offre à qui veut le parcourir un
lieu de sérénité permettant . Sur le plateau
lui-même la fraîcheur de l'ombrage apprécié
lors des chaudes journées de juin reste même en cette
période un peu angoissant. La couverture végétale
est essentiellement formée par des pins d'Alep.
On sent que ces arbres n'ont nulle envie de partager quoique ce soit et veulent tout pour eux. Peu de plantes peuvent vivre sous leur ramage. Celui ci capte toute la lumière et les aiguilles qu'il laisse tomber tous les étés ne fournissent que peu d'humus.
Laissés à eux même ces arbres se livrent à un
effrayant duel les uns contre les autres. Incapables ni de partager ni
de s'imposer face à leurs propres congénères,
ils
ont le châtiment de leur excès. Régulièrement
leurs branches basses deviennent des branches mortes qui parfois
s'abattent sur le promeneur imprudent osant s'aventurer ici les
journées de fort mistral. En ces lieux pour quelques victimes il
s'agit peut être là de la sévère punition
d'une curiosité jugée dangereuse. Mais seul un vent
violent arrive à élaguer ces arbres. Par une
étrange solidarité face aux vents ces pins semblent en
effet vouloir conserver leurs composants les plus
nécrosés. Ce foisonnement de branches nues et grises
évoque une immense toile d'araignée. Mais cette nasse
visiblement ne capture qu'eux-mêmes. Il est vrai qu'ainsi ils
survivent et perdurent. Tordus et laids. Naturellement ils
n'auront jamais la droiture d'un pin larricio ni
l'élégance artistique d'un pin maritime pas même en
groupe la noblesse d'un massif de cèdres. Seule une intervention
de l'homme peut donner à leur ramage un semblant d'allure plus
majestueuse. Mais rapidement leur nature reprendra ses droits.
Jusqu'à ce que les discrets chênes qu'ils ont
protégés malgré eux et sans le savoir prennent
définitivement leur place. Lentement ils mourront alors
étouffés.
Franchir l'épreuve que constitue le parcours du sentier dans sa
partie la plus sombre, les jours où le soleil est, ne serait ce
qu'un peu, voilé, permet d'atteindre un lieu ou brutalement
le paysage s'éclaircit et se dégage. D'un seul coup
le regard peut à la fois s'envoler vers le bas dans une
profonde gorge ou scintille le plan d'eau du barrage Zola ou bien
plonger vers le haut pour parcourir la pyramide minérale de la
sainte victoire. L'oppression ressentie auparavant exacerbe
ce sentiment de libération. Soulagée l'âme se laisse
facilement aller à la contemplation tranquille de la nature et de
soi-même. C'est peut être finalement le but de ces arbres.
Accentuer la jouissance de l'esprit quand enfin il découvre autre
chose. C'est moins une épreuve à franchir qu'un catalyseur
de sensations, une sorte de drogue amère éveillant les
sens. S'y mêle même parfois un certain plaisir
sadique à l'idée que ces arbres ne verront jamais ce qui
est juste à coté d'eux.
......
Une fois atteint le bord de la gorge le sentier semble incapable de
rejoindre les plus sombres endroits. Obstinément il
préfère parcourir le bord de l'Infernet à peu
prés à niveau jusqu'à rejoindre le barrage de
Bimont. Entre temps il permet de découvrir
ponctuellement quelques lieux sans prétentions mais
élégants qui ne révèlent leur beauté
qu'à certains moments. Les fleurs des iris nains arrivant
à se développer presque à même le rocher
n'offrent ainsi leur chatoyants coloris jaunes ou violet qu'en avril,
des blocs, étraves sur sur le ravin, ne s'illuminent que certains
soirs où le soleil provençal mime un sanglant
crépuscule nucléaire. Seul demeure permanent le
spectacle de la Sainte et du lac du barrage. La Sainte pratiquement
immobile tandis que le lac entouré par deux murailles ocres offre
différentes facettes scintillantes vert bleutées à mesure que l'on avance.
Bien que recouvert par ces pins le plateau proprement dit de
Bibemus recèle malgré tout de nombreux diamants. Le
plus beau est sans doute l'ancienne carrière. La molasse de
Bibemus a longtemps servi de source pour la construction de
bâtiments d'Aix, depuis l'ancien forum romain découvert
sous la cathédrale jusqu'. Il en résulte sur le plateau un
cratère profond de 6 à 7 mètres sur lequel se
dressent ici et là des blocs qui donnent un relief
étonnant à ce qui est devenu une mini vallée
tourmentée.
Le calcaire que l'on trouve ici est beaucoup plus récent que
celui de la Sainte Victoire résultant d'un passage de la
Méditerranée en ces lieux. Moins secoué il se
présente sous forme d'un empilement de strates trés
homogènes mais tendres.
La limite de la carrière
présente la forme de salles avec un toit parfois coupé
d'une ouverture qui peut être un véritable piège
pour le promeneur vraiment très distrait (durant des
siècles il a semblé naturel que les promeneurs fassent
attention où ils mettaient les pieds. Maintenant ce promeneur
peut porter plainte contre le propriétaire des lieux: Ce dernier
est en effet considéré comme responsable de la bonne
santé de tous les maladroits profonds qui ont envie de circuler
sur ses terres.
Il en résulte une multiplication des panneaux
d'interdiction du plus bel effet et la création de grilles de
protection au-dessus des trous les plus large. Il ne reste plus
qu'à attendre que ces lieux soient pris en possession par
l'état et que ce dernier a son habitude installe des grilles
interdisant tout accès. Les hommes politiques adorent allonger la
durée de vie de son électeur moyen même en
supprimant sa liberté. Si un jour le monde de Matrix
devient une réalité il n'y aura nul besoin d'intelligence
artificielle agressive. Vivement l'interdiction
totale de circuler dans la nature dangereuse.
Ces blocs sont pour l'escaladeur une aubaine de pratique. En fait
l'escalade est limitée à l'arche. Essentiellement
basée sur de longues traversées les pratiquants viennent
ici plutôt le soir au printemps profiter de la fraîcheur
assez relative des sous bois. Disons que c'est moins suant qu'ailleurs.
La fragilité de cette roche tendre a été
compensée par quelques sicatages plus ou moins bien
réalisés mais dans tous les cas jamais pour
résoudre un problème parfois même le créant
au milieu de. quelques gros trous à forme
régulière. Ces derniers ne sont pas dus à un
escaladeur particulièrement peu doué ou désirant
faire de l'artif naturelle mais tout simplement la marque des points
d'appuis utilisés par les carriers. Malheureusement en quelques
endroits la nature persiste à diluer la roche transformant en
bassines des grattons avant de ne plus offrir qu'une surface lisse
sableuse aprés le passage d'un fort grimpeur.
Souvent ignorés par l'escaladeur moyen, surtout s'il n'est que de passage, des figures de pierre regardent indifférents les grimpeurs s'escrimer dans l'arche insensibles à leur succés ou à leur échecs.
On préfère imputer aux carriers l'origine de
ces figures. Cette explication effectivement simple satisfait le commun
des mortels. Mais est ce vraiment la vérité?
Certaines légendes sont parfois évoquées à
mi-voix dans certains bars obscurs les nuits où la
clientèle se fait rare et que le Glandoudaï semble vouloir se manifester. Alors que dehors le vent
gémit et se lamente sur des défuns inconnus, des
anciens, après avoir jeté un oeil autour d'eux, affirment
à voix basse comme dans un ultime testament offert aux
survivants, que c'est lors du dépeçage de la roche que
brutalement les fractures auraient mis à jour ces visages. Non
seulement les carriers n'auraient pas créés ces
masques mais certains refusèrent de travailler plus loin la
roche. Cela expliquerait l'abandon de la carrière au 19eme.
Certes la qualité du rocher de bibemus est moins bonne que celle
d'autres calcaires de la région mais la proximité d'Aix
à une époque ou le transport était cher laisse
à penser que ce n'est pas la seule cause d'abandon. Cette
tendresse même de la roche est d'ailleurs remarquable et ne va pas
sans rappeler l'origine trouble du trou du garagaï alors que
géologiquement cela parait plus que douteux. Seules des
influences extraordinaire pourraient expliquer ceci.
Il se mêle en effet au calcaire des couches d'argiles ocres
qui soit éclatent le rocher en de sombres cavités soit le
colorent d'une nappe finement travaillée imitant un
veritable incendie. Ce qui n'a bien entendu pas échappé
à l'oeil averti de Cézanne.
Mais était ce vraiment la seule raison de son
intérêt?.
Pourquoi donc l'apparition de ces formes firent-elles peur à ces
solides gaillards?. Certains d'entre eux établissaient-ils une
mystérieuse relation avec leur participation à de sombres
cérémonies en ces lieux la nuit tombée?
Sans pouvoir vraiment y répondre essayons d'éclaircir les
nuits les plus obscures de Bibemus.
Certains soirs de printemps, en hiver il fait froid, des jeunes
viennent vivre une aventure musicale entre copains rebelles. Ils
ignorent que parfois cela risque de prendre vraiment l'allure d'une
véritable aventure d'épouvante. Simplement un long frisson
glacial les parcourt quand parfois ils croisent des gens au regard
étrange visiblement indifférents aux simples
sonorités d'instruments musicaux humains. Il se dit qu'ils
viennent ici quémander l'appui d'anciennes puissances. Ces
dernières exigeraient parfois plus que des prières.
Certaines disparitions de jeunes adeptes de techno romantique n'auraient
ainsi jamais été élucidées. Simples
coïncidences? Simples légendes sans fondement?
Comment croire que d'un coté pour la plupart de ces jeunes la
nuit sera joyeuse rythmée par les canettes de bière, les
feux de joie, la musique et la compagnie de ses semblables tandis que
pour d'autres à priori au même moment, à priori au
même endroit la nuit se fera décalée. Elle deviendra
cauchemar sans réveil haché par des suintements
fétides, des brûlures calcinantes, des sons mêlant
horriblement hurlements étouffés et incantations, à
la lueur de sombres lueurs verdatres dont le but semble non pas
d'éclairer mais d'accentuer l'horreur de formes
démoniaques. Le tout au milieu d'êtres indicibles à
la chair putride dégustant leur moindre trace de douleur.
Pourtant certains lieux dans la carrière ne
résultent visiblement pas que du hasard de simples rencontres ni
d'innocents pique niques, si l'on peut dire. Ainsi dans un coin sombre
et reculé
, à l'abri
des regards trop curieux, 8 grosses pierres disposées en cercle
forment 8 sièges.. Les esprits forts rétorqueront:
"et alors?: ils devaient être 8". Certes mais à quoi
servaient donc les 8 autres pierres plus petites reproduisant à
l'intérieur du cercle un nouveau cercle? Pourquoi un dernier
cercle de 4 pierres termine-t-il ces cercles concentriques aux pierres
alignées.
Qui avait droit au siège blanc dirigé vers la Sainte Victoire?.
Certes 88 pourrait naturellement faire penser à une secte pro hitlérienne mais les 4 pierres centrales
infirment cette hypothèse. Pourquoi donc 8 sièges? c'est
à dire 5 + 3 comme l'auront immédiatement remarqué
ceux qui côtoient les révélations
ésotériques et savent donc qu'en rajoutant les 4
sièges centraux on obtient la série 3,4,5 clef des angles
droits pour tous les maçons. Angle droit qui rythme si
fréquemment la disposition des principaux sites
sacrés de la Sainte. Angles droits évidemment reproduits
par les 4 pierres centrales. Etait ce simplement la réunion de
gens voulant faire avancer le monde ou du moins plus prosaïquement
leur propre destinée sous couvert de nobles pensées?. Mais
en ce cas alors pourquoi les 8 pierres intermédiaires?
Sur le rocher qui borde ce temple potentiel est incrusté un bras
qui semble vouloir jaillir de la roche. Certains disent que ce bras se
prépare à donner un coup de piolet dans la face d'une
chose qui veut le dévorer.
De
mystérieux sigles recouvrent certains endroits. La plupart ont
été martelés comme si on avait voulu en enlever un
pouvoir maléfique attaché.
Professions de foi? Malédictions ? Sceau pour garder prisonnier la chose?
On ne
trouvera nul guide voulant bien décrire les étranges
cérémonies qui se déroulèrent funestement
ici pour tout expliquer. Seules des paroles glanées par-ci
par-là et toujours marquées par la prudence permettent
d'essayer de discerner la vérité. Ainsi n'est ce pas pour
sa propre sérénité que l'on préfère
qualifier ce lieu de culte comme ancien?. Mais notre curiosité,
naturelle mais si dangereuse, ne peut s'empécher de se demander
à quelles luttes ont du se livrer les deux factions qui soit
recouvraient les symboles par des runes protectrices soit essayaient de
les éliminer. Elle doit aussi avec angoisse noter qu'aucun des
deux partis n'a jamais tenté de détruire le temple
lui-même. Du bras ou de la face quelle est la chose
représentée la plus impure?.
.
En dehors de ce remarquable mur de prière le temple
lui-même est devenu assez virtuel bien que clairement
délimité. Les disciples d'obscures croyances liées
à ces lieux ne se contentent pas de révérer des
pierres et des statues. Leur foi est sans doute ancrée par des
manifestations physiques beaucoup moins symboliques. Les pierres ne
sont là que pour donner un cadre virtuel à leurs
certitudes. Cette virtualité est accentuée par la
présence de discrets cailloux alignés marquant
l'entrée du lieu sous forme d'un long couloir. Il s'agit
probablement là de la représentation de l'ancien escalier
permettant d'accéder au caveau préexistant à la
carrière.
Ce lieu de ténébreuses incantations autrefois enfoui dans le sol tient à préserver sa discrétion. Les sièges eux même veulent se fondre dans le sol de la forêt. Caché par sa propre exposition le lieu n'offre sa vérité qu'aux esprits capables de la saisir au delà de la fine mousse envahie par d'ignobles moisissures qui tente de tout camoufler. Eux seuls exercés à la découverte de la symbolique des mystères cachés remarqueront les alignements et la couleur distinctive du siège dirigé vers la Sainte. Ils noteront en frissonnant qu'il est le seul sur lequel le soleil semble accepter de miroiter ses éclats certains soirs alors que les autres sont envahis par une masse grouillante de minuscules insectes qui semblent trouver là une immonde nourriture. Mais si c'est lors des manifestations du Glandoudaï qu''ils osent venir ici ce sont des spasmes d'angoisse qu'ils ressentiront en constatant l'indécente lueur verdâtre qui pulse sur un rythne lent de ces pierres.
Est-ce lors d'abjectes messes noires que seuls les 8 sièges
externes étaient occupés? Les 8 intérieurs
destinés à leur double astral? tandis que les 4 derniers
étaient réservés? Qui étaient les 4 convives
absents mais si vigoureusement appelés par de lancinantes
incantations? A quelles occasions venaient-ils? Uniquement, disent en
se signant de trés vénérables vieillards aixois,
quand les 8 deviennent 9? Que le 9eme est allongé lié au
centre hurlant tandis que les autres se repaissent de sa chair?
(les 8 autres ou les 4 autres? tous? nul n'a jamais osé le dire,
ni oser remarquer qu'ainsi ensemble ils étaient 13)
Le but
des 8 était-il de reproduire le comportement de la forêt
qui les entoure? Vivent-ils toujours tordus le visage souriant mais
l'esprit grimaçant?. Ne sont-t-ils satisfaits que des
méfaits qu'ils accomplissent, incapables de goutter au moindre
sel de la vie? ne pouvant se satisfaire que des relents putrides
de leur propres vices?. Les visages de pierre sont-ils
détenteurs des épées qui délivreront
l'humanité de ces ectoplasmes reptiliens qui n'ont su
évoluer? Les sinistres convives révèrent ils le
bras ou se réjouissent t ils de le voir emmuré?.
Sont-t-ils inquiets devant les preuves de l'avance du temps rendant
palpable le moment ou ils devront rendre des comptes et laisser à
jamais la place à ceux qu'ils protègent malgré
eux?. Ils redeviendront alors ce qu'ils n'auraient jamais du cesser
d'être de simples pierres stupidement amassées au fond
d'un gouffre inexistant. Gardons-nous d'aller au-delà de cet
anathème émis par un être de chair.
Interdisons-nous de juger de leurs existences, de leurs origines, pas
même de leurs sanglantes passions. N'oublions pas que pour
apprendre à nager il faut d'abord apprendre à couler.
Comme pour tant d'autres mystères sont surtout soulevées
des questions auxquelles il est difficile de répondre tant le mur
de silence autour se ces vérités est épais, et
volontairement opaque.
Comme dans tout autre domaine de la science chaque progrès accentue la profondeur de l'inconnu. Des indices laissent à penser que deux sectes antagonistes se partagent les allégories révélées par le sanctuaire. Leur divergence n'est pas un problème d'interprétation mais résulte du choix de leur maître. De plus de mystérieux signes veulent que nous arrêtions toute recherche d'explications. Mais comment savoir si ce sont là de simples signes destinés à éloigner l'importun ou si ce sont déjà d'impératifs ultimatums?.
De plus
comment juger si on n'est pas soi-même un simple outrecuidant
badaud? Quel peut être le prix d'une curiosité jugée
déplacée?. Pourquoi tant vouloir frapper à la
mauvaise porte? Qui risque d'ouvrir?